I tre volti della paura

jeudi 12 février 2009

Black Sabbath / Les Trois Visages de la Peur
Mario Bava, 1963


Ah ça y est, j'en tiens un : un grand, grand film de Mario Bava. Victoire ! Après Danger: Diabolik, joli mais trop décérébré, et Planet of the Vampires, qui m'a laissé plutôt perplexe, je suis vraiment content d'avoir persévéré dans la veine Bava, grâce notamment aux bons conseils du spécialiste ROBO32.EXE (quel pseudo ... à la hauteur de son blog que je vous recommande et qui est une vraie mine d'or de culture bis).

Black Sabbath (appelons-le comme ça) est avec Suspiria un des meilleurs et des plus beaux films d'épouvante que j'ai jamais vus. En tous cas le plus effrayant : je l'ai vu lundi soir, seul, à une heure avancée de la nuit, le soir où la tempête frappait Paris et cognait à mes fenêtres et, pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai vraiment eu peur ! Franchement, je ne me souviens pas d'avoir eu si peur en regardant un film depuis .... euh ... depuis Le Cauchemar de Dracula de Terence Fischer que j'avais vu beaucoup trop jeune, à l'âge de 10 ans je crois. Au-delà de ce sentiment de douce terreur, si rare et si précieux au cinéma, j'ai été subjugué par l'ébouriffant spectacle visuel que nous offre Bava dans chacun des épisodes qui constituent ce film.

Black Sabbath est composé de trois moyens-métrages de 30 minutes environ, qui se déroulent chacun dans des environnements et à des époques différents, mais qui illustrent, comme indiqué par le titre original, les trois visages de la peur. Je me suis un peu arraché les yeux à regarder ce film sur un petit écran 13'', en italien, avec des sous-titres portugais (!), surchargés par des sous-titres anglais (!!), mais cela en valait largement la peine.

I. Il Telefono
Il Telefono est le plus court, et peut-être le moins captivant, des trois épisodes - bien qu'il soit de toute beauté. Cette première partie est un peu la rencontre d'Alfred Hitchcock et d'une histoire extraordinaire d'Edgar Poe.

Une jeune femme (la belle Michèle Mercier, dont on a pu apprécier la plastique dans Tirez sur le Pianiste de Truffaut, avant qu'elle devienne Angélique, Marquise des Navets) reçoit chez elle d'inquiétants coups de fil : une voix mystérieuse lui répète des menaces de mort à exécution immédiate. L'auteur de ces appels paraît l'épier car il est au courant de ses moindres faits et gestes : "tu aurais du garder ta robe", "inutile de bloquer la porte" etc. Terrifiée, elle appelle une amie qui vient la rassurer. Mais cette amie est-elle vraiment pétrie de bonnes intentions ?

Cet épisode ressemble bigrement à la série Alfred Hitchcock Présente : action très resserrée, unité de lieu, nombre de personnages réduit, utilisation du téléphone comme moyen de terreur. D'Hitchcock on retrouve également une certaine élégance dans la photographie, les costumes, la mise en scène et l'actrice principale. L'angoisse est ici distillée de manière subtile, sans que rien ne soit explicitée, sans goutte de sang et sans violence graphique. Le twist qui intervient au milieu, avec la révélation de l'auteur des appels, par ce long travelling sur le fil du téléphone, est sans conteste le moment le plus réussi, celui où vos cheveux se dressent sur la tête.

Michèle Mercier dans un plan audacieusement éclairé
Je pourrais poster 45 photos d'elle tellement elle est marquante

Je me demande si Wes Craven ne s'est pas inspiré de Il Telefono pour la première scène de Scream, la meilleure d'ailleurs.

II. I Wurdalak
En très peu de temps, le deuxième épisode expose un pitch que je trouve absolument génial. Ecoutez plutôt : dans un pays reculé, au 19e, deux frères et une sœur attendent le retour de leur père qui est parti à la chasse au Wurdalak, l'équivalent local du vampire, qui terrorise le pays depuis trop longtemps. Avant de partir pour cette périlleuse mission, le père leur a déclaré "Si je ne suis pas revenu dans 5 jours, avant minuit précise, c'est que je serai devenu un Wurdalak à mon tour. Vous ne devrez alors pas m'écouter et me tuer en m'enfonçant une épée dans le coeur". Au jour J, ses enfants l'attendent donc anxieusement en scrutant l'horloge et ... enfin ! voilà le père qui revient ... mais quelques secondes après les douze coups de minuit ! Ah ah ... ce très léger retard est-il suffisant pour dire que le père est devenu un Wurdalak ? Faut-il le croire ? Et son comportement n'est-il pas un peu étrange tout de même ? Le spectateur a quant à lui un gros doute quand il voit que le père est interprété par Boris Karloff, et on finit très vite par avoir peur pour les membres de la maisonnée. Le cadre est posé, le suspens est total.

En moins de 10 minutes, on se retrouve dans une situation très hitchcockienne : le spectateur connait (ou croit connaître, ce qui revient au même) le danger qui pèse sur des personnages qui nous ont été présentés comme attachants, qu'on aimerait "sauver" et qui apparemment ne se doutent de rien. Dès lors, l'angoisse s'immisce dans chaque séquence et il est difficile de ne pas trembler à chaque porte qui s'ouvre de manière suspecte, à chaque ombre qui longe un couloir, à chaque grincement fugitif.

Apparition de Sdenka : quelle belle lumière, quelle belle image (et quel beau visage)

Mais I Wurdulak est plus qu'un Hitchcock-like. En plus de nous raconter une histoire très ramassée, passionnante et pleine de rebondissements, Mario Bava fait preuve d'une créativité visuelle absolument prodigieuse. Chaque plan est un feu d'artifice de couleurs vives, d'éclairages baroques et de visages expressionnistes. Les décors sont étonnants, en particulier les alentours de l'auberge envahis de fumée bleue, la crypte qui déborde de toiles d'araignée multicolores ou cet espèce d'abbaye en ruines absolument cauchemardesque. J'ai été également séduit par les superbes mouvements de caméra, jamais trop appuyés, qui révèlent soudainement un personnage ou un objet qui nous était jusque là caché.

Le retour du père à l'auberge familiale
Laisseriez-vous Boris Karloff rentrer chez vous ?

L'abbaye en ruines (éclairage bleu !)
Nos héros dans la crypte (éclairage vert !)

Plan impressionnant d'un jeune Wurdalak
Dernière image, à vous faire retourner sous la couette


III. Goccia d'acqua (Goutte d'eau)
Après I Wurdalak, on pourrait croire que la tension va retomber un peu pour le dernier épisode de cette divine trilogie. Pas du tout, Black Sabbath avance crescendo et Goccia d'acqua se révèle encore plus angoissant que les autres.

Le scénario est assez simple : une infirmière de nuit est tirée de chez elle pour apporter des soins post-mortem à une vieille femme qui vient de mourir. Notre infirmière arrive dans l'étrange demeure baroque de la défunte qui, au lieu d'arborer le visage serein de la mort, porte sur elle un rictus des plus terrifiants. On découvre qu'elle menait une vie pas très catholique, à base de messes noires et de spiritisme. Malgré toute l'angoisse qu'elle ressent à la vue de cet ignoble cadavre dont les yeux ne veulent pas se fermer, l'infirmière dérobe la bague de la vieille. Non, vraiment non, elle n'aurait pas du voler la bague d'une vieille sorcière (on le sent d'ailleurs, on a envie de lui crier "ne vole pas cette bague !") car, une fois rentrée chez elle, elle va enchaîner les plans loose les plus angoissants. Cet épisode se termine par un twist final absolument phénoménal - que je ne vous raconterai pas - mais qui fait que la tension se maintient jusqu'à l'ultime seconde.

Ce que j'ai dit sur I Wurdalak s'applique à nouveau bien pour Goccia d'acqua : au-delà d'une histoire épouvantable (dans le bon sens du terme), les décors & les éclairages sont vraiment bluffants. Je n'ai jamais rien vu de tel. Si vous avez aimé Shining de Kubrick, vous adorerez Goccia d'acqua : apparitions subliminales d'images pétrifiantes, bruits récurrents et angoissants (les fameuses gouttes d'eau), mise en scène ultra-efficace, actrices crédibles etc etc Tout est là pour créer un chef d'œuvre de l'angoisse. Et encore une fois, le suspens est haletant : on tremble pour cette infirmière, certes voleuse, mais à qui on pardonne volontiers, tant on craint les représailles qui la menacent (un peu comme Janet Leigh dans Psycho).

Eclairages irréels, mobilier baroque : le décor vraiment ahurissant de la maison de la défunte.

Belle composition de la défunte sur son lit de mort
La même défunte et son terrible rictus

Le danger est derrière la porte
La vieille passe à l'attaque (ces couleurs !)



Bref ...
... tout cela est très maîtrisé et plus j'y pense, plus je me demande comment Mario Bava a ensuite pu réaliser ces plans si pauvres et si peu chargés d'émotion dans Planet of the Vampires. Peut-être n'est-il au meilleur de sa forme que dans des formats courts. Ça reste à vérifier. Quoiqu'il en soit, je comprends maintenant pourquoi Mario Bava est comparé à Dario Argento - et pourquoi on dit même qu'il en est l'inspirateur.

Pour peu que vous soyez dans de bonnes conditions (seul(e), la nuit, avec une bonne petite tempête dehors), je vous défie de rester imperturbable en regardant I tre volti della paura et de ne pas vous agripper à votre couette en hurlant intérieurement "Attention derrière toi !", "N'ouvre pas cette porte !" ou encore "Sors de là, viiiite !". Maximum respect pour Mario Bava.

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5 commentaires:

Vladkergan a dit…

Bava signe ici un de ces films de vampires dont lui seul a le secret. Certes seul le second segment est réellement consacré aux vampires, mais le charme désuet de la réalisation de Bava fait mouche.

La chronique publiée ici semble cependant plus dubitative à l'égard du film : http://blog.vampirisme.com/vampire/?251-les-wurdalaks

Marivaudage a dit…

Vladkergan > J'ai lu la critique sur ton site et je la trouve effectivement bien sévère !

Je ne trouve pas la réalisation particulièrement "désuète" : entre les mouvements de caméra, les jeux de lumière hallucinants, les décors gothiques et les visages expressionniste des acteurs, c'est plutôt une leçon de mise en scène que nous donne Mario Bava.

Mais je comprends qu'un fan de vampirisme puisse trouver ça trop lent, pas suffisamment explicite graphiquement (il y a peu de sang) et peut-être pas assez fidèle aux codes du vampirisme.

ROBO32.EXE a dit…

C'est marrant, mais ce que tu dis de positif pour Les Trois Visages De La Peur (en matière d'éclairage et de construction de plans), je le retrouve aussi dans La Planète Des Vampires... enfin, c'est une autre affaire....... Bel article en tout cas. Je pense que tu tombera facile amoureux du Masque Du Démon, certainement le plus beau et le plus marquant de tout les Bava (même si je préfère Diabolik, pour d'autres raisons...). Et dans le même esprit que Les Trois Visages De La Peur, essaye aussi Le Corps Et Le Fouet, avec Daliah Lavi et Christopher Lee, très fantastique gothique, très beau et assez surprenant...
Dans la catégorie Giallo de Bava, j'ai aussi un petit faible pour Une Hache Pour La Lune De Miel, très roman-photo et avec cet humour noir, presque cynique, que l'on retrouve dans tous les Bava des années 70. Un vrai régal.

Clifford Brown a dit…

Merci de nous faire partager avec tant de passion ta découverte de Bava !
Sinon, "Les 3 visages..." est sorti avec un n° de Mad Movies il y a quelques mois tu devrais pouvoir trouver le DVD dans les bacs de soldes assez facilement, avec en plus de beaux sous-titres français pour ton prochain visionage !

Marivaudage a dit…

Robo32 > Bon et bien je rajouter trois Bava à ma liste alors. Tout ce que j'ai pu lire sur Le Masque du Démon me donne effectivement très envie de le voir. Quant à Diabolik, j'avais vu effectivement qu'une photo de ce film était mise en avant sur ton site (et c'est d'ailleurs cette photo qui avait attisé ma curiosité)

Clifford Brown > Merci pour ce commentaire. Je suis aussi un lecteur assidu de zines. Question : où trouve-t-on (en RP) ces fameux bacs de solde ?

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