Excellentes musiques d'excellents films

lundi 6 octobre 2008

Les bandes originales de films sont souvent uniquement décoratrices, reléguées à l'arrière-plan, comme de vulgaires seconds rôles. Mais parfois, comme par miracle, le réalisateur choisit une musique qui colle exactement à l'esprit du film, au point que les deux deviennent inséparables et qu'on ne sait plus si on aime le film à cause de la musique ou la musique à cause du film. La juxtaposition de ces deux supports devient alors une œuvre d'art supérieure à la somme de ses parties. C'est un peu comme Arsène Wenger qui a fait d'Arsenal une équipe bien plus talentueuse que l'addition des talents de ses joueurs.

Voici donc 5 exemples qui illustrent mon propos. J'essaierai d'être bref sur les films, bien qu'il y ait tant et tant à dire sur chacun d'eux.

1. Les 400 coups, François Truffaut, 1959
Comme chacun sait, ce film fit l"effet d'une bombe lors de sa sortie et lança la Nouvelle Vague, avec A bout de souffle de Jean-Luc Godard. Lorsqu'on le voit 40 ans plus tard, hors contexte, on découvre un vrai bijou de film, plein de rage contenue et de sensibilité à fleur de peau. On sent que Truffaut met toutes ses tripes dans ce film largement autobiographique, sans pour autant assommer son spectateur de propos pesants : les 400 coups reste un film léger, jamais lourdement démonstratif mais toujours émouvant. Le film se clôt par cette image saisissante d'Antoine Doinel / Jean-Pierre Léaud, qui regarde le spectateur droit dans les yeux avec un regard dans lequel on lit à la fois la colère, le désarroi, l'espoir ou encore l'angoisse - tout le drame de l'adolescence est contenu dans ce regard. Cette scène est pour moi le plus beau "dernier plan" de tous les films que j'ai vus.

La musique de Jean Constantin colle parfaitement à l'esprit du film. On trouve dans ces 2'30 un doux mélange de gaieté et de tristesse. J'aime particulièrement la reprise du thème principal à la guitare, au bout de 1 minute 50 : minimal mais si poignant.







Jean Constantin - Les 400 coups




2. Tirez sur le pianiste, François Truffaut, 1961
Avec ce 2ème film, Truffaut prit tout le monde à contre-pied. Alors que l'on attendait de lui un 400 coups bis, personnel et émouvant, il nous livre ici un film policier d'une facture assez classique. Ce n'est pas pour moi le meilleur film de Truffaut mais je trouve qu'il arrive à nous intéresser à son histoire et ses protagonistes sans tomber dans l'insupportable travers des polars gouailleurs de l'époque, du genre Touchez pas au Grisbi ou Les tontons flingueurs, qui sont pour moi de pénibles films sur-écrits et débordants de fausse connivence. Dans Tirez sur le pianiste, Charles Aznavour et Marie Dubois sont éblouissants, lui par sa sobriété, elle par sa vitalité.

Ce film a par ailleurs lancé la carrière de Boby Lapointe, pour lequel Truffaut avait eu un coup de foudre en le voyant dans un cabaret à Paris. La courte scène dans laquelle Boby Lapointe interprète sa chanson Framboise est prodigieuse. Je crois l'avoir regardée plus de 20 fois. Je suis fasciné par le côté imperturbablement sérieux que garde Boby Lapointe en débitant ses paroles aussi loufoques. Je vous conseille vivement d'aller la voir ici.

La version studio de Framboise, ci-dessous, ne fait hélas pas complètement honneur à cette scène : le tempo est nettement ralenti. Les paroles restent néanmoins franchement drôles, avec ses jeux de mots à tiroir qui obligent l'auditeur à une attention amusée permanente.







Boby Lapointe - Framboise


3. Le Mépris, Jean-Luc Godard, 1963
On reste dans la Nouvelle Vague avec cet extraordinaire film du très agaçant Jean-Luc Godard. Avec A bout de souffle et Pierrot le fou, Le mépris fait partie de la sainte trinité de Godard. Tous les autres films que j'ai vus de lui (y compris les anciens, comme Une femme est une femme) m'ont toujours profondément rebuté par leur prétention élitiste et leur refus hallucinant de tenir le spectateur par la main en lui racontant une histoire.

Je n'ai pas vu Le mépris depuis 10 ans mais je garde un souvenir fort de l'atmosphère particulière qui s'en dégage : la lente déliquescence d'un couple dans une ambiance "été en pente douce", à la fois légère et grave, qui me rappelle étrangement les livres de Modiano. Brigitte bardot est stupéfiante de beauté. Michel Piccoli a lui une présence inouïe, restant tellement digne dans la douleur et l'abandon, avec son chapeau gris en permanence sur le crâne.

Le Thème de Camille, composé par Georges Delerue, est d'une mélancolie à vous tirer des larmes. Cette musique est pour moi complètement associée à la déchirante rupture Bardot/Piccoli dans le cadre étonnant de cette villa de Capri, avec son toit-escalier irréel, entre ciel et mer.







Georges Delerue - Thème de Camille


4. Mulholland Drive, David Lynch, 2001
On avance de 40 ans avec le film ultime, le film somme, le film total de David Lynch. Tout le cinéma est dans ce film. Ce qui me fascine toujours dans Mulholland Drive, c'est de voir à quel point chaque scène est indispensable : les scènes ne se détruisent pas les unes les autres, elle se réfèrent au contraire les unes aux autres et s'enrichissent mutuellement pour donner un résultat qui réussit le tour de force d'être à la fois hétérogène et cohérent.

D'un point de vue plastique, Mulholland Drive est éblouissant, chaque plan est inoubliable. Et je pourrais également parler longuement de l'interprétation extraordinaire des deux actrices principales. Bref, Mulholland Drive est une expérience sensorielle unique, un pur objet de fascination aux mille degrés de lecture, et je ne vous cacherai pas que c'est pour moi le meilleur film qu'il m'ait été donné de voir.

La musique est à la hauteur de ce chef d'œuvre qu'elle contribue à créer. Le thème principal ci-dessous traduit bien l'aspect inquiétant et élégant du film. Ce morceau m'évoque toujours les premiers plans du film : la limousine noire qui glisse dans la nuit sur les pentes d'Hollywood, les gros plans sur le visage de Laura Harring, l'imminence du drame. Pour la petite histoire, le compositeur Angelo Badalamenti joue un rôle dans le film, celui du chef mafieux plutôt flippant qui crache son café dans une serviette avant d'asséner le terrible 'It's no longer your film !'







Angelo Badalamenti - Mulholland Drive Theme
Et puis je ne résiste pas au plaisir de poster également la chanson de l'audition, follement 50s, à la nostalgie trouble.







Linda Scott - I've Told Every Little Star

5. Naissance des pieuvres, Céline Sciamma, 2007
Un premier film et une vraie réussite. Naissance des pieuvres raconte de manière fort originale une histoire des plus banales : l'éveil à la sensualité de jeunes adolescentes. Dans son film, Céline Sciamma prend le soin de placer son histoire dans le temps présent tout en omettant tout signe extérieur de modernité : pas d'indication de lieu, pas de téléphones portables, pas de noms de famille, pas d'adultes etc. L'action se déroule dans la ville désincarnée de Cergy-Pointoise, entre une piscine impersonnelle et des pavillons anonymes. Le film gagne ainsi en abstraction mais aussi en universalité. Les jeunes actrices sont également épatantes.
Étonnamment, la bande originale a été composée par Para One qui s'avère être l'un des producteurs de l'assourdissant groupe de rap TTC. Pour ce film, Para One a rangé ses sons acides pour nous offrir une musique d'ambiance toute en finesse et en douceur - à l'image du film. C'est en tout point remarquable. Finale est une chanson particulièrement belle, avec ses violons qui arrivent de manière si élégante vers 2'20.







Para One - Finale

Mélancolie quand tu nous tiens !

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9 commentaires:

N./ a dit…

J'ai vraiment beaucoup aimé cette note. Bien écrite, pleine de jolies formules, de sensibilité et d'enthousiasme.
A propos d'une ancienne et de Belle and Sebastian, il faut que tu ailles voir ça: http://www.reuno.net/flipbook.php?id=3
J'ai trouvé ça joli :-)

Marivaudage a dit…

merki !
Et j'ai été voir ce site : oui c'est très bien (aussi le flipbook sur Space Oddity de David Bowie)

N./ a dit…

Voilà...
Ca donne des frisssssons :-)
http://fr.youtube.com/watch?v=-FE1Y8TwhBY

J. Doinel a dit…

thank you so much, i love this soundtracks!

Marivaudage a dit…

J.Doinel > Thanks for your comment. I'm glad you can enjoy the music, if not the text :-)
Seeing your blog, I can understand where your nickname comes from. It looks great by the way, it's a shame I can't read italian !

J. Doinel a dit…

il est vrai, c'est un peu triste parlent des langues différentes! Merci de votre visite sur mon blog, Truffaut est définitivement mon réalisateur préféré, mais en général, le cinéma de la Nouvelle Vague que j'aime beaucoup. En ce qui concerne les bandes sonores des films vraiment l'amour, Georges Delerue et Angelo Badalamenti sont mes compositeurs préférés, même si elles ont des croyances très différentes qui peuvent dire très fort sentiments à travers la musique juste comme ils le font! Je pense que le "Mulholland Drive Love Theme" (Badalamenti) et le "Concerto de l'adieu" (Delerue) sont les plus tristes chansons que j'ai jamais entendu dans ma vie!

Bonjour, je vous remercie pour cette belle blog! Et excuse pour mon français (traduit par un traducteur) Ciao!

Gordie a dit…

Décidémment, mon univers culturel résonne fort bien avec ton blog; sur lequel je suis tombé par hasard et que j'ai parcouru pendant une bonne heure histoire de faire mon petit marché cinématographique...

Merci pour tes articles assez inspirants; je suis très content que tu parles de Naissance des Pieuvres que j'ai adoré. Ca fait bien longtemps que je n'avais pas aimé un film français...

Je repasserai ;)

Marivaudage a dit…

Gordie : Merci, ça fait toujours très plaisir d'avoir ce genre de retour et de savoir que ce que j'écris peut intéresser ne serait-ce qu'une poignée de personnes.
Quant à Naissance des Pieuvres, tout à fait d'accord, c'est peut-être le film français récent qui m'a le plus touché depuis bien longtemps (avec Un Conte de Noël).

Le Rêveur a dit…

Pfiou
Tu m'as trouvé cette incroyable musique de fin de Naissance des pieuvres qui m'avait foutu des frissons au cinéma.
T'es trop cool.
Anne Q.

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