Les Yeux Sans Visage

mercredi 12 novembre 2008

Georges Franju, 1959

J'ai entendu parler de Georges Franju en lisant une interview de Jean Rollin dans laquelle il déclare :

"Oui, en effet George Franju est le réalisateur qui m'a le plus influencé, c'est vrai. J'aurais donné beaucoup pour pouvoir faire un plan comme le dernier plan des YEUX SANS VISAGE, j'aurais donné dix ans de ma vie pour le faire."

Voilà qui m'a mis la puce à l'oreille ... D'autre part, j'avais remarqué qu'une salle de projection de la Cinémathèque Française porte le nom de Georges Franju : il est en effet le co-fondateur avec Henri Langlois de cette vénérable institution.

Je tenais donc deux bonnes raisons de me procurer et visionner Les Yeux Sans Visage. Je n'ai été aucunement déçu. Vous vous êtes sûrement déjà demandé si il existait un film d'horreur français qui date des années 50 ? Eh bien la réponse est oui ! Et il se trouve que ce film n'est pas uniquement une curiosité mais un véritable chef-d'œuvre.

Pitch : l'histoire est assez simple. Le chirurgien Gennessier (Pierre Brasseur) est responsable d'un accident de voiture qui a défiguré sa fille Christine (Edith Scob). Celle-ci est obligée de porter un masque blanc et, sans visage, elle erre comme une âme en peine dans l'immense château de son père. Avec l'aide de son assistante Louise (Alida Valli), le docteur/savant fou décide donc d'enlever et assassiner des jeunes filles qui ressemblent à Christiane (jeunes, blondes, yeux clairs) dans le but de sauver sa fille. Dans son bloc opératoire caché en son château, il se lance dans des opérations chirurgicales bien gore pour prélever sur ses victimes des éléments de visage qu'il va ensuite greffer sur le visage de sa pauvre fille Christiane. Naturellement, entre greffes ratées, inspecteurs suspicieux et remords tardifs de Christiane, tout ne va pas se passer comme prévu ...

La fascinante Edith Scob, masquée, en robe Givenchy

Notre ami Jean Rollin a bien raison, Les Yeux sans Visage est un film d'une beauté éblouissante. Dans des décors épurés et souvent majestueux, Franju emploie un noir et blanc glacial dont les lignes de séparation sont aussi tranchantes que le scalpel de notre bon docteur. Le film est fidèle à son titre : que ce soit Christiane avec son masque, une jeune victime avec ses bandelettes ou Gennessier avec son masque de chirurgien, le visage des protagonistes est souvent caché et ceux-ci ne s'expriment que par des regards hallucinés. L'expressionnisme n'est jamais loin. Le surréalisme non plus. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai été ébloui par les plans de ce film : la composition, la lumière et les mouvements de caméra atteignent la perfection plastique. Les plus inoubliables de ces plans sont pour moi les séquences montrant Christiane, masquée, en plein crise d'identité (et pour cause !), succombant tour à tour au désespoir et au remords.

Un superbe plan parmi tant d'autres : lumière & composition, tout est là.

Si vous avez vu Face/Off (Volte Face, avec Nicolas Cage & John Travolta), vous serez frappé par les analogies entre le film de John Woo et Les Yeux Sans Visage. D'une part, Georges Franju paraissait lui aussi fasciné par les colombes blanches qui apparaissent dans nombre de ses films (ainsi que dans Le Frisson des Vampires de mon copain Rollin !). Mais surtout : vous souvenez-vous de ce passage de Face/Off où les deux visages de nos héros sont découpés au scalpel et interchangés ? Eh bien, cette scène est presque une copie plan pour plan du film de Franju ! Il faudrait que je remette la main sur Face/Off pour faire une étude comparative poussée.

En attendant, en dehors de l'idée qui est exactement la même, Les Yeux Sans Visage présente le même enchaînement de plans que l'on retrouvera 40 ans plus tard dans le film de John Woo : le contour du visage dessiné au crayon, le découpage au scalpel, la goutte de sang qui perle vite essuyée, l'arrachage du visage proprement dit, les bandelettes qui recouvrent toute la tête et surtout, surtout, les plans fugitifs et flous sur la tête rouge et défigurée sur laquelle on n'a pas encore remis de visage. L'analogie est stupéfiante (mais n'enlève rien à la qualité de Face/Off - un peu à son originalité peut-être). Au passage, cette scène de découpe de visage est incroyablement gore, sanglante, explicite et je me demande comme elle avait pu passer entre les mailles de la censure en 1959 ! J'ai lu qu'à l'époque de nombreux spectateurs s'étaient évanouis !

Étape 1 : le dessin au crayon.

Étape 2 : la découpe au scalpel (attention aux gouttes de sang)

Étape 3 : l'arrachage sauvage du visage. C'est à ce moment-là qu'une partie de l'assistance se porte mal (et en particulier ma voisine de TGV d'hier soir)

Enfin, contrairement aux films du camarade Rollin, ce festival esthétique ne se fait au détriment ni de l'histoire ni des acteurs. Le scénario, écrit par le duo Boileau - Narcejac (responsables des Diaboliques de Clouzot et de Vertigo d'Hitchcock), est sans aucune faille, rendant le film aussi passionnant qu'un roman policier. Pierre Brasseur fait habilement cohabiter humanité et démence dans son personnage de démiurge désespéré. Quant à Edith Scob, habillée par Givenchy pendant tout le film, et bien qu'on ne voit pratiquement que ses yeux, elle est bouleversante de féminité et de mystère (mais n'est-ce pas redondant ?)

Conclusion lapidaire : Les Yeux Sans Visage c'est comme un film de Jean Rollin, en cent fois mieux.


Pour info, Les Yeux sans Visage est considéré comme un des films fondateurs du cinéma d'horreur et d'épouvante. Les cinéastes influencés par cette œuvre sont légion : John Woo et Jean Rollin bien sûr mais aussi Jess Franco (son Dr Orlof est le petit cousin de Gennessier), John Carpenter et David Cronenberg. La liste est sans doute beaucoup plus longue mais je n'ai encore qu'une connaissance limitée de ce genre que je qualifierais de "cinéma de l'étrange" et qui me séduit de plus en plus (avec les comédies romantiques bien sûr).

J'ai noté l'apparition d'un tout jeune Claude Brasseur, dans un petit rôle d'inspecteur pas très dégourdi

Pierre Brasseur

Son assistante Alli Valdi (tout le monde est masqué dans ce film)

Un autre magistral combo composition/lumière

Le plan final - celui pour lequel Jean Rollin donnerait 10 ans de sa vie

11 novembre

mardi 11 novembre 2008

Cet anniversaire de l'armistice de 1918 me paraît être le jour idéal pour déterrer l'obscur mais excellent groupe gothique français Collection d'Arnell-Andréa.

Les joyeux drilles de Collection d'Arnell-Andréa, en 2002

Ce groupe, basé à Orléans, existe depuis 20 ans mais je ne connais que l'album Villers-aux-Vents, sorti en 1994, qui suscite chez moi une forme de fascination légèrement morbide. Il s'agit d'un concept-album entièrement consacré à la 1ère guerre mondiale et à ses horreurs. Dans ces chansons aux titres évocateurs (Le Chemin des Dames, Verdun, Les Hauts de Meuse), il n'est question que de douleurs, de poussières, d'agonies, d'aubes profanes, de tertres etc. Les mots employés restent toujours dans un champ sémantique fortement évocateur, lourd de sens, plombé comme un ciel lorrain sur un champ de ruines.

La musique ne rentre pas pour moi dans les stéréotypes de la musique gothique et ne ressemble à rien de connu - ou alors à Dead Can Dance en allant chercher loin. Le timbre des incantations de la chanteuse (Chloé St-Liphard) ainsi que l'omniprésence d'un violoncelle mélodieux sont très réussis.

L'Aulne et la Mort est presque une des chansons les plus gais de l'album. En tous cas une des plus réussies.







Collection d'Arnell-Andréa - L'Aulne et la Mort


Les Cendres-Lisières
, qui ouvre l'album, n'est pas mon titre préféré mais je suis frappé par ces sonorités métalliques (est-ce fait avec une guitare ?) qui débutent la chanson. Ces 30 premières secondes évoquent pour moi avec beaucoup d'acuité des éclats d'obus, rafales de balles, débris humains qui volent en éclats... Toutes ces choses pulvérisées et réduites à l'état de particule.







Collection d'Arnell-Andréa - Les Cendres-Lisière




L'Ornière, la dernière de l'album, est franchement apocalyptique. Par son rythme ralenti, rempli d'une douleur indicible, cette chanson exprime un regard désespéré qui se pose sur des champs de bataille qui ne sont plus qu'un mouroir gris et silencieux. Vraiment, Collection d'Arnell-Andréa exprime avec beaucoup de talent toute la tristesse du monde face à ce carnage inouï. Les hommes, les animaux, la nature, les lieux : rien n'a résisté à cette apocalypse. Tout est mort, réduit en cendres. Les paroles sont d'une noirceur poétique stupéfiante (on les retrouve sur la pochette de l'album).

Ainsi nous ressemblons aux vestiges de guerre
Algide présence, reliques étendues
Soldats gisants aux sombres marbre de poussière :
Les maux, les bras infirmes, les jambes rompues








Collection d'Arnell-Andréa - L'Ornière


Bon, c'est sûr, tout ceci n'est pas très gai mais j'avoue que je ne connais pas d'autre groupe qui parle de la guerre de manière aussi poétique et poignante. Achetez ce disque (ici), je vous le recommande chaudement !

Vanishing Point

lundi 10 novembre 2008

Point Limite Zéro
Richard C. Sarafian, 1971


Pitch : un homme, que l'on ne connaîtra que sous le nom de Kowalski (Barry Newman), est chargé de transporter une rutilante Dodge blanche de Denver à San Francisco. Pour des raisons qui ne sont pas exposées, Kowalski se met en tête de faire ce trajet de 2000 km en une quinzaine d'heures. Lancé à pleine vitesse sur les interstates, il est rapidement pris en chasse par la police avec laquelle il va jouer à cache-cache pendant une grande partie du film.

Pendant ce temps-là, le dénommé Super Soul, un animateur de radio noir, déjanté et aveugle, écoute les fréquences de la police et fait partager à ses auditeurs (dont Kowalski lui-même) le récit de cette course-poursuite au travers de l'Utah, du Nevada et de la Californie. Kowalski devient petit à petit un héros pour tous les auditeurs et chacun se demande si il va finir par échapper aux policiers qui le pourchassent à moto, en voiture, en hélicoptère et même en tracto-pelles.

En plus d'être très agréable à regarder, bien filmé, bien joué, Vanishing Point est pour moi un pur road-movie fétichiste et existentialiste. Je m'explique.



Tout d'abord, sans aller chercher bien loin, nous sommes ici en face d'un road-movie, dans son acception la plus basique, et donc d'une éloge de la liberté et des grands espaces, par ailleurs superbement photographiés. Comme dans tous les road-movies que j'ai pu voir, le récit, aussi linéaire que les routes empruntées, est régulièrement marqué par des rencontres improbables qui sont comme autant de bornes kilométriques. Au cours de son périple, Kowalski va ainsi croiser un chasseur de serpents, une communauté hippie-chrétienne, un couple de gays psychopathes en voyage de noces, une fille nue à moto, des bikers sortis d'Easy Rider etc. Ces rencontres influencent très peu l'histoire mais insufflent une ambiance hippie foutraque qui a un vrai côté documentaire (nous sommes encore en pleine contestation flower power).

D'autre part, Vanishing Point est un film fortement fétichiste, centré sur deux thèmes : la voiture et la musique. La Dodge de Kowalski est un personnage à part entière et on ne compte plus les plans, gros plans, zooms sur cette voiture qui nous est montrée dans ses moindres détails et sous tous les angles. Cette passion fétichiste du réalisateur paraît tellement sincère (et donc touchante) que je n'ai pas été gêné par ces insistances, moi qui suis pourtant complètement réfractaire à l'apologie des grosse cylindrées (cf. l'ignoble franchise Taxi). Ensuite, via cet incroyable personnage de Super Soul, la bande-son du film a une importance primordiale : une grand attention est portée sur chaque chanson que ce DJ excentrique envoie sur les ondes.




























La Dodge de Vanishing Point.

















La même voiture dans les mêmes paysages dans Death Proof de Tarantino


Vanishing Point
est un de ces films qu'on dit culte. Je me méfie énormément de cette expression trop souvent galvaudée mais je pense qu'elle s'applique bien pour ce film. Le grand Quentin Tarantino le considère en tous cas comme tel. Son dernier film, Death Proof (Boulevard de la Mort), qui est encore plus référentiel que les précédents, cite Vanishing Point à tour de bras. La voiture fétiche est la même et, dans la 2e partie, les quatre héroïnes discutent sans fin sur le film - un peu comme les gangsters de Reservoir Dogs pouvaient débattre de Like a Virgin.

Enfin, Vanishing Point est pour moi une vraie réussite car ce film sait aller au-delà de ces aspects fétichistes - contrairement aux films de Tarntino justement, que je trouve tous largement surestimés et qui ne reposent que sur leurs aspects référentiels (les films de Tarantino en deviennent-ils des films post-modernes ? La question mérite d'être posée). Bref, Richard Sarafian prend ici soin d'épurer son film de toute explication, de toute intrigue accessoire, et en fin de compte, de tout message. Il touche ainsi une certaine pureté, et donc une certaine abstraction, et donc une certaine universalité. Kowalski avance très vite et sans raison apparente : alternativement, il évite les obstacles qui se présentent ou s'écrase dessus. Il se relève, réfléchit et repart, sans trop savoir pourquoi. Il est en fin de compte, tout bêtement, humainement, comme vous et moi, en recherche de sens.

Vanishing Point illustre donc tout simplement la quête existentialiste qui est celle de l'humain - et c'est ce qui rend ce film captivant, au-delà de son parti pris esthétique marquant.

Si il fallait jouer aux associations d'idées, je rapprocherais Vanishing Point de Zabriskie Point, de Sailor & Lula voire de la série K2000 (souvenez-vous du speech du générique : "un chevalier solitaire, un héros des temps modernes, sur sa monture etc" qui semble sorti mot pour mot de Vanishing Point). Enfin, je ne les ai pas (encore) vus, mais j'imagine que ce film s'apparente à Two-Lane Blacktop et, évidemment, Easy Rider.

Les improbables rencontres de Kowalski :


















Un chasseur de serpents









Un rescapé d'Easy Rider










Une fille nue à moto









Un groupe de rock chrétien hippie













Pour finir, un très beau plan, très bien composé, d'un flic très véreux.

Oldies But Goodies

vendredi 7 novembre 2008

Pour affronter au mieux ces tristes semaines de novembre et oublier le couvercle gris qui nous accable, voici trois réjouissantes vieilleries qui égaient mon iPod depuis quelques temps.

Mr Sandman des Four Aces est une vraie chanson revigorante. Certes, elle a été reprise par Auchan pour ses immondes pubs radio (argh) mais elle évoque surtout pour moi cette scène si joyeuse de Retour vers le Futur : c'est en effet la musique qu'on entend lorsque Marty, après son voyage de 30 ans en arrière, débarque en centre-ville et hallucine sur toutes ces choses des années 50s : les Cadillac chromées, l'uniforme impeccable des pompistes, les jupes longues des filles, la calligraphie des publicités, les juke-box vintage etc.
Au-delà de cet effet Madeleine de Proust, Mr Sandman est un chanson légère, mélodieuse, avec des chœurs comme j'aime et des breaks qui structurent si bien la chanson. Une petite merveille.







Four Aces - Mr Sandman




Ann Christine Nyström, née en 1944, est surtout connue pour avoir représenté la Finlande à l'Eurovision en 1966. Elle y chantait Playboy qui, sans être géniale, valait largement mieux que la sirupeuse chanson de l'autrichien Udo Jürgens qui a gagné cette année-là. Bref, Ann Christine Nyström a également interprété la chanson ci-dessous, Odota En, qui s'avère être délicieusement yé-yé sans être gnan-gnan pour autant. J'aime vraiment bien le son de l'orgue qui débute le morceau et qui revient régulièrement par la suite (et particulièrement à 47'' et puis à 1'35'' pour un solo d'anthologie). C'est frais, c'est bien, c'est finlandais.







Ann Christine Nyström - Odota En

Un OVNI pour terminer avec ce Mouldy Old Dough que j'ai découvert en épluchant la liste des N°1 des charts UK en 1972 (on a les occupations qu'on peut). En voici l'histoire : ce morceau est au départ écrit et composé comme une blague par un groupe anglais en mal de succès, Stavely Makepeace. Il est enregistré à l'arrache, dans une chambre, avec la propre mère du guitariste au piano. Contents du résultat, ils décident de le sortir en single au début de l'année 72, sous le pseudo de Lieutenant Pigeon. C'est un bon bide. Et puis, on ne sait comment, ce 45 tours atterrit en Belgique où il se retrouve propulsé comme générique d'une émission télé. Gros tube chez nos amis belges. Auréolé de ce succès, le titre retraverse la manche et se retrouve n°1 en Angleterre pendant 4 semaines. 800.000 singles vendus.

Cette chanson presque entièrement instrumentale (en dehors du Mouldy Old Dough que le type marmonne ici ou là) est assez étonnante. Ne vous fiez pas à la flûte à bec qu'on entend au début et qui fait penser à une marche militaire bien ringarde : cette intro laisse place ensuite à une mélodie blues accrocheuse interprétée par un vieux piano ragtime, le tout rythmé par un ensemble basse/batterie qui lui est tout à fait d'époque.

Et tiens, je lis que le grand, l'unique, le formidable Jarvis Cocker a mis ce titre dans sa liste de "Desert Island Discs" - je ne suis donc pas le seul à être bizarrement accroché par cette chanson que j'ai du écouter 20 fois depuis hier.
Je vous conseille vivement d'aller voir la vidéo du passage du groupe à Top of the Pops spécial Noël 72. Franchement, le look du public et du groupe, ainsi que l'ambiance Peace and Love foutraque, valent le détour.








Lieutenant Pigeon - Mouldy Old Dough

Before Sunset

mardi 4 novembre 2008

Richard Linklater, 2004

Pitch : la suite, la suite ! Eh oui chers lecteurs, Before Sunset est la suite de Before Sunrise. L'histoire se déroule 9 ans plus tard. Jesse (Ethan Hawke) est devenu écrivain. Il vient à Paris pour la promotion de son premier roman, très fortement inspiré de son aventure viennoise avec la belle Céline (Julie Delpy). Celle-ci lui fait la surprise de venir le voir en dédicace. Ils ne s'étaient pas vus depuis ce one-night stand. Depuis 9 ans donc. Jesse parvient à se libérer 2h pour passer du temps avec Céline - avant de prendre son avion (encore !) qui décolle au coucher du soleil. D'où le titre.

Revoilà donc nos deux héros en vadrouille, pressés par le temps qui s'égrène sans pitié alors que eux ont tant de choses à se raconter et, qui sait, d'espoirs à faire revivre.

On prend les mêmes et on recommence, me direz-vous ? Pas tout à fait. Pas du tout même. Autant Before Sunrise n'était qu'un rêve éveillé, une espèce de fantasme intemporel de La Rencontre Amoureuse, autant Before Sunset nous montre La Réalité qui traîne avec elle ses contraintes et ses impossibilités pratiques. Ces deux films, c'est le jour et la nuit. Littéralement.

La fête est finie

En effet, depuis tout ce temps, chacun des deux protagonistes a "avancé". Jesse a fondé une famille, avec femme et enfant. Céline vit une relation avec un grand reporter dont elle prétend être très amoureuse. Ils se disent au début très contents de leur situation respective. Mais, au fur et à mesure qu'ils discutent et se redécouvrent, ils finissent par avouer l'échec flagrant de leur vie sentimentale. Le pauvre Jesse confesse qu'il s'ennuie à mourir avec sa femme, qu'il ne la touche plus et qu'il fuirait à bras raccourcis si cet enfant n'était pas là. Céline pour sa part ne sait plus quoi penser de son reporter qu'elle ne voit jamais et dont elle se demande s'il n'est pas qu'une chimère à laquelle elle se force à croire pour lui éviter de se confronter à sa solitude affective.

Si Before Sunrise était un film plein d'espoir (on y va, on se jette à l'eau, on verra demain), Before Sunset, quant à lui, suinte la frustration, l'ennui, l'amer regret des décisions irrévocables et des occasions manquées. Tout est beaucoup plus sérieux, plombé. Chacun des deux traîne de lourdes casseroles. Bienvenue chez les trentenaires !

Ce qui est amusant avec ce film tourné 9 ans après le premier épisode, c'est que le spectateur peut observer l'empreinte du temps sur nos deux protagonistes - un peu comme dans les films de Truffaut qui suivaient la vie de Antoine Doinel / Jean-Pierre Léaud. Le contraste est saisissant entre Julie Delpy et Ethan Hawke. On dit parfois que le passage de 25 à 35 ans peut être physiquement fatal aux filles alors qu'il est souvent bénéfique aux hommes. Dans ce cas précis, c'est tout le contraire ! Le visage d'Ethan Hawke s'est émacié, son teint a pâli et il donne l'impression d'avoir complètement perdu son énergie juvénile qui devait tant faire craquer les filles il y a 10 ans. Il a du prendre de la drogue le bougre, ou alors pas mal picoler.

A contrario, Julie Delpy est rayonnante. D'une sympathique jeune fille, certes jolie mais un peu fadasse, elle est devenue une femme resplendissante, au charme spontané qui laisse deviner une personnalité extrêmement attachante. Elle incarne dans ce film un personnage très similaire de celui que j'avais tant aimé dans 2 Days in Paris (ces deux films sont d'ailleurs très proches)


Before Sunset, c'est un peu le Julie Delpy Show, dans lequel Ethan Hawke ne devient qu'un figurant. Elle lui vole franchement la vedette alors que leur rôles était nettement plus équilibrés dans Before Sunrise. La touchante scène ci-dessous, une des dernières du films, illustre assez bien ce déséquilibre. Julie Delpy irradie la scène. Ethan Hawke ne peut qu'observer et s'avouer charmé, conquis, vaincu.

Je m'étais promis de ne jamais poster d'extraits de films mais (1) C'est quasiment un clip (2) Je n'arrive pas à mettre la main sur cette chanson au format audio (3) Ça permet de réviser son japonais.

Ah et sinon, j'ai bondi de mon siège quand j'ai vu que Céline emmenait Jesse au Pure Café qui est juste en bas de chez moi.
Before Sunset n'est définitivement pas un film réaliste : ils se font servir au Pure Café en moins de 15 minutes, et avec le sourire. Toute personne qui a mis les pieds dans ce café sait que le service est tellement inexistant qu'il faut sans arrêt se lever pour commander un verre et qu'on se fait limite engueuler parce qu'on dérange les serveurs en pleine papotage. Un vrai scandale !

OK, il a raison Ethan, c'est joli, mais quel déplorable service (serveurs du Pure Café, si vous me lisez ...).

Before Sunrise

dimanche 2 novembre 2008

Richard Linklater, 1995

Pitch : c'est l'histoire d'une rencontre. Céline (Julie Delpy), française, et Jesse (Ethan Hawke), américain, font connaissance dans un train qui va de Budapest à Paris. Jesse s'arrête à Vienne et, à la dernière minute, arrive à convaincre Céline, qui doit aller jusque Paris, de descendre avec lui et de passer une soirée et une nuit à Vienne avant que lui ne reprenne son avion pour les Etats-Unis. Le film dure le temps de cette nuit. Nous suivons nos jeunes backpackers qui déambulent dans les rues de cette ville qui leur est inconnue et qui discutent (beaucoup) de la vie, d'eux-mêmes et de l'amour. Ils finissent par tromber dans les bras l'un de l'autre mais se rendent compte que leur amour ne pourra durer que jusqu'au lever du soleil (le sunrise du titre donc).

Nous voilà donc en face d'une comédie romantique dans son plus simple appareil : un garçon, une fille, une seule nuit. L'"action" est réduite au strict minimum, il n'y a aucune personnage secondaire et les dialogues sont omniprésents. Le film est constitué d'une dizaine de séquences, dans tout type de lieu (un café, une terrasse, un parc, une fête foraine, un tramway) où, de discussions en introspections, on voit l'amour respectif de nos héros se révéler, grandir et enfin être coupé net par l'inévitable séparation du petit matin.

Avec un tel parti pris, la réussite du film repose donc en grande partie sur l'intelligence des dialogues. Hélas, ceux-ci ne volent pas toujours très haut et ne sont pas, par exemple, à la hauteur des films de Rohmer, qui est vraiment le maître en la matière. Before Sunrise est en permanence sur la corde raide entre le marivaudage subtil et le sentimentalisme sirupeux. L'équilibre est fragile, trop fragile, et plus d'une fois, les dialogues basculent dans une certaine mièvrerie dégoulinante. Dans ces moments là, le charme s'évapore, on n'y croit plus, on finit par réaliser qu'il ne s'agit que d'un film et le processus d'identification, indispensable à la réussite d'un tel film, s'arrête. Et puis, peu après, le temps d'une scène juste ou d'une réplique touchante (il y en a un certain nombre), on y croit de nouveau et on re-devient lui ou elle - jusqu'à la prochaine maladresse. Sur ce plan-là, Before Sunrise est donc un film presque très bien et presque raté.

"Avant" : ça papote, ça rigole et ça se croit seul au monde.

En revanche, Before Sunrise décrit très bien les exquises premières heures d'une relation amoureuse. En deux étapes.

D'une part, le film nous montre de manière fort juste ces délicieux moments d'"avant", où le jeu de la séduction bat son plein mais où chacun sent que l'autre a envie de la même chose. Dans ces moments là, il y a une espèce d'entente totale, où tout s'enclenche naturellement. L'un commence une phrase que l'autre termine et on a en permanence envie de dire "Ca alors ! Moi aussi !". Ce mimétisme tacite s'explique pour moi assez simplement : dans ces situations, l'autre devient un miroir qui renvoie une image très positive de soi. On regarde sa propre personne dans les yeux de l'autre et ce qu'on y voit n'est que sourire, plaisir et félicité. Je pense que c'est pour cette raison que ces moments sont si agréables et qu'on les fait souvent durer un peu plus que nécessaire (alors que c'est déjà plié, pour parler vulgairement). Sur le coup, on croit toujours à cette alchimie artificielle (et heureusement ! c'est quand même le sel de la vie tout ça) - même s'il ne s'agit en fin de compte que d'une version civilisée d'une parade nuptiale telle qu'on la trouve chez toutes les espèces animales.

D'autre part, le film décrit assez finement les heures d'"après" (après le premier et chaste baiser, j'entends, celui qui scelle cette reconnaissance commune de l'autre : j'existe, tu existes, nous existons) bref ce moment où on a l'impression que notre couple tout frais est le seul, le plus beau, le plus pur. Où on sent que le monde nous appartient. Où l'on se fait interpeller dans la rue à coups de "Hé ! ça va les amoureux ?". Où toutes les quantités (l'argent, le temps, les distances) sont négligeables. Où la ville, que ce soit Vienne, Paris ou Toulouse, devient le décor de notre comédie romantique : partout où l'on passe, les objets et les gens ont l'air de nous faire des révérences.

Évidemment, cette poésie urbaine ne dure que quelques heures et la réalité (ici, le jour levant synonyme d'avion à prendre) finit toujours par reprendre le dessus. Les pérégrinations nocturnes de Céline et Jesse évoquent avec beaucoup de justesse cette douce rêverie éveillée.

"Après" : la ville est à eux.

En définitive, malgré l'omniprésence de dialogues pas toujours réussis, Before Sunrise est un film d'atmosphère plutôt touchant. Julie Delpy et Ethan Hawke n'en font pas des tonnes et restent justes, juvéniles et charmants. On a envie d'y croire pour eux comme on a pu y croire pour nous - en dépit de la réalité.

Le jour se lève et la belle Julie Delpy va retourner s'enterrer à Paris. Before Sunrise est-il un film de vampire qui s'ignore ?