David Lynch, 1992Ça fait une semaine que je suis obsédé par Twin Peaks : le film, les 20 épisodes de la série et la bande originale. Je ne me lasserai jamais de répéter à quel point cette œuvre protéiforme de David Lynch, Mark Frost (co-scénariste de la série) et Angelo Badalamenti (compositeur des BO) est fondamentale dans la pop culture des ces vingt dernières années. Si on ne regarde que la série, on se rend compte qu'elle fut la première série télévisuelle moderne, ouvrant une voie, alors inédite, dans laquelle s'engouffreront plus tard tous les Lost, Sopranos, Mad Men et Nip/Tuck. Bien avant tout ce monde-là, David Lynch créait l'événement.
Mais je voudrais particulièrement parler du film qui est un peu mal-aimé, y compris parmi les aficionado de la série. Pour rappel, le film, Twin Peaks - Fire Walk With Me, a été écrit et tourné après la série, ce qui est hautement inhabituel. Ce film réussit le tour de force d'être à la fois un prequel, en racontant les derniers jours de Laura Palmer, et un sequel, en répondant, de manière parfois sibylline, à un certain nombre de questions laissées ouvertes à l'issue des deux saisons de la série.
Je reconnais volontiers que Twin Peaks est un film imparfait. L'intrigue est hachée, l'histoire est parfois incompréhensible pour les non-initiés à la série et la bizarrerie l'emporte trop souvent sur la volonté de tenir le spectateur par la main (contrairement à Mulholland Drive, dans lequel on se sent impliqué jusqu'à l'ultime seconde). Mais Twin Peaks est aussi bourré de scènes absolument stupéfiantes, qui vont au-delà d'un simple plaisir visuel.


Kiefer Sutherland & David Lynch
Chris Isaak, la méga-classe internationale
Je suis par exemple complètement fasciné par les 20 premières minutes qui mettent en scène Chris Isaak (quel sens du casting !) en special agent du FBI, d'une classe folle, jamais égalée, Kiefer Sutherland dans un rôle Docteur-Watsonien à rebours total de la série 24h et David Lynch lui-même en boss du FBI, sourd comme un pot et au discours crypto-énigmatique. L'apparition de la fille aux cheveux rouges à l'aéroport, pour donner des indices, est incroyable, du jamais vu au cinéma pour moi.
La fille en rouge de l'aéroport : une des scènes les plus intrigantes (et des plus WTF) que je connaisseMais je voudrais me concentrer sur deux scènes qui me hantent depuis 10 jours. Enfin, il s'agit plutôt d'une seule scène car ces deux instants se suivent. Au milieu du film à peu près, nous suivons nos héroïnes dans deux lieux de nuit distincts : le Roadhouse et le Pink Room.
The Roadhouse
Rappel : Laura Palmer mène une double vie. D'un côté, elle est une fille modèle, college queen, maquée avec le capitaine de l'équipe de foot du lycée, de l'autre, elle fume, boit, se drogue, se prostitue - à l'insu même de sa meilleure amie Donna. Un soir, celle-ci décide de suivre Laura dans une de ses sorties dépravées. La première étape de leur virée est un bar appelé The Roadhouse. On y retrouve Jacques Renault, barman et maquereau, ainsi que deux jeunes gars sans relief qui seront leurs clients pour la nuit.La scène de l'arrivée des deux filles au Roadhouse est extraordinaire. Laura prend place avec l'assurance désespérée qui la caractérise. Donna semble être un oiseau tombé du nid dans un endroit qui la dépasse. La tension est à son comble : Donna va-t-elle ramener Laura à la raison ou va-t-elle plonger avec elle ? Et, pendant ce temps, sur la scène de ce bar de bikers et de cowboys, joue un groupe en complet décalage avec la clientèle. La chanteuse (Julee Cruise), toute de blanc/bleu éclairée, susurre une chanson d'une beauté à vous tirer des larmes et d'un calme vraiment inquiétant qui annonce, par contraste, les drames à venir.
Angelo Badalamenti - Questions in a World of Blue (feat. Julee Cruise)
Vraiment, il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas être bouleversé par cette chanson.


Arrivée de Laura
Arrivée de Donna
The Pink Room
Après avoir ferré leurs deux bûcherons, Laura et Donna les emmènent au Pink Room, endroit terrifiant auprès duquel le Quartier Général (croisement Oberkampf-St Maur), un samedi à 6h du matin, ressemble à un salon de thé Pompadour pour vieilles bigotes rhumatisantes. Mais retournons en Amérique. Donna la novice & Laura l'habituée fument, boivent, prennent des drogues, s'embrassent, embrassent n'importe qui, se déshabillent. On sent que la catastrophe est imminente et il est difficile de ne pas vibrer pour ces deux adorables jeunes filles en espérant qu'elle ne tomberont pas plus bas.Cet endroit cauchemardesque, saturé de lumière rouge et de stroboscope, est la négation même de toute vie. Nous y retrouverons Jacques Renault, qui, tout en pointant son index sur sa tempe à la manière d'un pistolet, déclare "Guess what? There's no tomorrow... Know why, baby? 'Cause it'll never get here."
Mais, au-delà des dialogues, des personnages et de l'intrigue, cette scène est pour moi absolument obsédante par sa musique. Sur la scène du Pink Room, nous voyons en effet cinq musiciens grimés en cowboys, masqués derrière des lunettes noires, apparemment impassibles, qui jouent la musique la plus sexuelle et lancinante qu'on puisse imaginer. Les filles se déhanchent lascivement sur ces interminables boucles blues-rock et, comme elles, je dois avouer que je suis complètement hypnotisé par cette musique de fin du monde, gavée de guitare reverb', répétitive à souhait et triste à pleurer.
Angelo Badalamenti - The Pink Room
Jamais pour moi une chanson n'avait évoqué avec autant de force la drogue, le désespoir et la dépravation.






Allez, la pêche !








