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Questionnaire Libé

vendredi 6 novembre 2009

Voici mes réponses à un questionnaire cinéma, récemment posé par Libération à Steven Soderbergh, et relayé par le Dr Orlof (dont je vous invite à lire les chroniques, régulières et fort documentées, bourrées de parti-pris et d'avis tranchés comme j'aime). Dans la mesure où je suis in-ca-pa-ble d'écrire sur les films en ce moment, cet exercice un peu idiot est le mieux que je puisse faire en ce moment pour alimenter mon blog chéri.

Le film que vos parents vous ont empêché de voir ?
Les Valseuses. Quand il est passé à la télé au début des années 90, mes parents, en en ayant gardé un bon souvenir lors de sa sortie en salles, nous ont autorisés à le regarder avant de le couper précipitamment dès la première scène crue - assez tôt dans le film donc. Était-ce révélateur du vieillissement de mes parents ou plutôt d'un certain recul de l'esprit contestataire des années 70 ? Je penche de plus en plus pour la deuxième explication.
Et aussi, un peu plus tôt, A la Recherche de Mr Goodbar, censuré à base de "Va te coucher, ce film n'est pas pour toi", qui reste un film éminemment mystérieux pour moi dans la mesure où je ne l'ai toujours pas vu.

Une scène fétiche ou qui vous hante ?
Le mariage de The Deer Hunter. Vu que ce passage est long, s'il ne fallait retenir qu'une scène, je choisirais la pré-chauffe au bar sur Can't Take My Eyes Off You.

Vous dirigez un remake : lequel ?
Les Jeux de l'Amour et du Hasard, la fameuse (et si puissante) pièce de Marivaux.

Une deuxième tempête spatio-temporelle s'abat sur l'USS Nimitz dans l'inusable Nimitz, Retour Vers l'Enfer

Le film que vous avez le plus vu ?
J'hésite entre La Folie des Grandeurs, Nimitz Retour vers l'Enfer et La Ruée vers l'or. Je n'ai évidemment pas compté mais ça doit être de l'ordre de la trentaine pour chacun.

Qui ou qu’est-ce qui vous fait rire ?
Cary Grant qui se pète la gueule pendant l'aria de son ex-femme dans Cette Sacrée Vérité : ça dure 10 secondes mais je ne peux m'empêcher de rire devant la 'justesse' de la cascade et la tête d'ahuri qu'il prend (la scène est ici sur YouTube : le passage en question est à 3' pile - c'est absolument prodigieux, vraiment, je ne connais rien de plus drôle au monde, sans parler de la tête du petit vieux à côté et du rire sooooo charming de Irene Dunne à 3'25, c'est à se pâmer).
Et sinon :
- Chaplin à peu près tout le temps, notamment dans Le Cirque (le plus sous-estimé des Chaplin ?) quand il tombe dans un tonneau.
- Jean Dujardin dans le premier 0SS 117 (eh oui).
- Mike Myers dans le premier Austin Powers (eeeeh oui, je ne me souviens pas avoir tant ri au cinéma).

Votre vie devient un biopic…
Il portera forcément le titre d'une chanson des Smiths / Morrissey. Cinq parmi ceux qui me touchent le plus :
- I Started Something I Couldn't Finish
- The Last of The Famous International Playboys (la meilleure chanson de Morrissey peut-être, bourrée de mélancolie, d'ironie et d'auto-dépréciation)
- Heaven Knows I'm Miserable Now
- Barbarism Begins At Home
- We Hate It When Our Friends Become Successful (n'est-ce pas ?)








Morrissey - The Last Of The Famous International Playboys

Le cinéaste absolu ?
Comme chez les catholiques, ma Sainte Trilogie, qui n'est qu'une seule et même personne incarnée en trois entités (ou le contraire je ne sais plus), est la suivante : David Lynch, Woody Allen, Eric Rohmer.

Le film que vous êtes le seul à connaître ?
Aucun, vraiment.
Mais, en dehors de mon ex-coloc avec qui on est tombé dessus par le plus grand des hasards, je n'ai encore rencontré personne qui a vu Auch Zwerge Haben Kleine Angefangen, le génial et WTF-issime premier film d'Herzog (pour vous donner une idée, je vous conseille d'aller regarder le plan final, absolument hallucinant).
Et dans le genre 'film dur à voir mais qui mériterait largement d'être multi-diffusé', je suis plus que content d'avoir assisté à une rare reprise du Plein de Super, l'impayable road-movie d'Alain Cavalier, toujours introuvable en DVD.

Une citation de dialogue que vous connaissez par cœur ?
"For a moment ... I thought .... " susurré par Ingrid Bergman dans Dr Jekyll & Mr Hyde. Je n'ai vu ce film qu'une fois ou deux, cette phrase n'est pas très longue mais, pour des raisons que j'ignore, cette ligne de dialogue me hante depuis 20 ans et je me la remémore presque quotidiennement.

L’acteur que vous auriez aimé être ?
Jean-Paul Belmondo dans les années 60 : il pouvait tout jouer, du plus intello au plus populaire, avec une désinvolture et une justesse incroyables. Rarement une personne ne m'a donné autant l'impression d'incarner une époque - tout en flottant largement au-dessus de la mêlée. Il a aussi embrassé les plus belles femmes.



Le dernier film que vous avez vu ? Avec qui ? C’était comment ?
Pulsions de Brian de Palma, seul sous ma couette. Très bien.

Un livre que vous adorez, mais impossible à adapter ?
Malevil de Robert Merle, que j'ai lu 50 fois et dont je connais des chapîtres entiers par cœur. Il y a eu une adaptation assez faiblarde en 1980 par Christian de Chalonges.
Le livre est pour moi trop riche et trop subtil pour en faire un vrai bon film - une série peut-être.

Quelque chose que vous ne supportez pas dans un film ?
La fausse connivence, le deuxième degré, Clovis Cornillac.

Le cinéma disparaît. Une épitaphe ?
Silencio.



Bon et je ne suis pas trop branché "chaîne de blog", mais je serais très curieux de lire les réponses de Camille, Rob Gordon, FredMJG & IMTheRookie à ce questionnaire.

Top 10 des cinéastes américains en activité

jeudi 8 octobre 2009

Aujourd'hui a circulé sur Twitter ce Top Ten Working American Directors avec lequel je suis parfois d'accord mais, en fait, à la réflexion, non. Relevé par David, l'absence de David Lynch est un scandale. Et ma réaction sur Twitter, bien que contestée, appelait à un point de vue un peu plus fourni. Voici donc mon Top 10, parfaitement subjectif et assumé, des meilleurs cinéastes américains en activité.

1. David Lynch
Mulholland Drive étant le plus beau et le plus grand film de tous les temps, David Lynch était assuré de figurer dans ce top 10. Or il se trouve que ses autres films, bien que peu nombreux, ont tous été pour moi de grands moments de cinéma : Lost Highway m'a retourné le cerveau, Dune a troublé mes 10 ans, Eraserhead m'a donné l'illusion d'être un cinéphile intello, Blue Velvet m'a fait voir le monde différemment, Sailor & Lula m'a donné envie d'avoir une veste en peau de serpent et Inland Empire m'a vraiment fait chier mais a incrusté en moi des images impérissables (ces lapins !).

Si on ajoute à cette oeuvre cinématographique ahurissante la série Twin Peaks, nous obtenons tout simplement avec David Lynch le plus grand faiseur d'images de ces 30 dernières années. Respects éternels. Et puis Mulholland Drive quoi ... la beauté faite cinéma.

2. Woody Allen
En 1977, Woody Allen signait un des meilleurs films américains de la décennie avec Annie Hall. En 2009, il m'a offert (merci, merci) un des meilleurs films de l'année avec Whatever Works, pur feel-good movie bourré d'intelligence, de finesse et d'humour. Et entre-temps, il enfile les chefs-d'œuvre comme d'autres enfilent des perles : Manhattan (la scène finale avec Mariel Hemingway, oh my God !), Le sortilège du scorpion de Jade (LE film jubilatoire par excellence), Match Point, Melinda & Melinda (le plus sous-estimé de tous les Allen ?) et 15 autres encore que j'ai eu le bonheur de voir.

Le mot génie me paraît avoir été inventé pour qualifier Woody Allen, homme doté d'une science inouïe du langage cinématographique doublée d'une finesse d'analyse inégalée. Tous en choeur : génie, génie, génie.

3. Steven Spielberg
Autant je refuse catégoriquement de parler à des personnes qui contesteraient la moindre once de génie chez Woody Allen ou David Lynch, autant je suis prêt à reconnaître quelques failles dans l'oeuvre de Spielberg : je veux bien croire qu'il a participé, avec la nouille Georges Lucas, à une certaine infantilisation et décérébralisation du cinéma américain - nivellement par le bas dont nous subissons hélas toujours les effets.

Mais bon, comment ne pas être immensément admiratif d'un cinéaste qui a effrayé le monde entier avec Jaws, l'a fait pleurer (moi le premier) avec La liste de Schindler, l'a amusé avec Catch Me If You Can ou La Guerre des Mondes, l'a traumatisé avec Saving Private Ryan ou l'a fait vivre (tout simplement) avec ce chef-d'oeuvre du divertissement qu'est la trilogie Indiana Jones. Derrière cette productivité hallucinante, je sens chez Spielberg un vrai respect de son spectateur et un réel amour du cinéma et je suis prêt à me battre à mains nus avec les snobs du cinéma intello qui ne voient en lui qu'un saltimbanque.

4. Martin Scorsese
Les Affranchis, le plus beau film de gangsters que j'ai pu voir, et un des plus beaux films tout court, donne par défaut une bonne place à Martin Scorsese. Ensuite, il y a évidemment Taxi Driver, Raging Bull et Casino, dans lesquels les histoires quasi-bibliques et les interprètes bigger than life insufflent une grandeur qui est de l'ordre de l'épique. Et j'ai une tendresse particulière pour Mean Streets, film-matrice dans lequel Robert de Niro crève l'écran par son insouciance et sa douce folie.

La religiosité des films de Scorsese, loin de les plomber, leur donne pour moi un souffle à nul autre pareil - décuplé par une science cinématographique incroyable (ah ce plan-séquence des Affranchis !).


5. Francis Ford Coppola
Après Scorsese et Spielberg, il est vrai que c'est un peu facile de citer Coppola. Mais bon, je dois avouer que la fresque Apocalypse Now, par son esthétisme, son lyrisme, sa dimension résolument poétique et son refus du réalisme (enfin, c'est pas vraiment un refus, c'est plutôt un point de vue qui n'est pas dans la réalité, un point de vue qui n'appartient qu'au cinéaste et dans lequel il parvient miraculeusement à nous faire rentrer, à l'opposé du documentaire en somme), bref j'avoue que ce film me fascine profondément.

Ensuite, dans des genres radicalement différents, j'admets deux gros faibles pour Peggy Sue Got Married et Dracula (et oui ... malgré l'endive Keanu Reeves). Et, me direz-vous, la trilogie du Parrain ? Et bien, là aussi j'avoue, oui j'avoue que je ne suis pas emballé par cette trilogie, certes magistralement interprétée et scénarisée, mais manquant pour moi d'un je-ne-sais-quoi pour la rendre aussi flamboyante qu'un chef-d'œuvre de Scorsese. Je les ai vus trop tard je crois.

6. Brian de Palma (encore un barbu)
On continue dans la facilité et dans le courant de ces wonderkids qui, au début des années 70, ont réinventé le cinéma américain et le cinéma tout court par la même occasion. Je suis loin d'avoir vu tous les films de De Palma mais je suis vraiment admiratif de l'insistance qu'il donne à la forme de ses films. Bien qu'étant un héritier auto-proclamé d'Hitchcock, je le vois pour ma part comme un Dario Argento américain : tant pis pour l'histoire, tant pis pour les acteurs, la virtuosité formelle compte über alles.

Cette volonté de faire des plans superbes et des mouvements de caméra grandioses donne par exemple Carrie, chef-d'oeuvre qui va bien au-delà d'un 'simple' film d'angoisse. Parfois, cela nous donne des films controversés mais que j'aime beaucoup : Phantom of the Paradise, Snake Eyes ou Les incorruptibles (que je trouve brillantissime, quoiqu'on en dise). Hélas, ça donne aussi parfois de belles horreurs clinquantes et putassières comme Scarface mais je suis toujours vivement intéressé par ces cinéastes qui sont en quête de beauté esthétique pure. Il me tarde vraiment de voir Furie, Obsession & Redacted.

7. Michael Cimino
Il n'est pas mort donc on peut dire qu'il est encore en activité - bien que je ne sois pas sûr qu'il fasse encore des films. Mais, ne serait-ce que pour The Deer Hunter, Michael Cimino mérite largement d'être parmi les plus grands. J'ai déjà parlé sur ce blog de ce film époustouflant qui m'avait rendu amoureux de Meryl Streep (alors qu'elle est même pas belle !) et dont la scène de roulette russe avait engendré chez moi quelques nuits blanches (j'avais 17 ans).

A côté de ça, j'ai du m'endormir devant Heaven's Gate il y a 10 ans, je garde un bon mais confus souvenir de L'Année du Dragon et je n'ai carrément pas vu The Sunchaser et Le Sicilien (Christophe Lambert, bigre !). Quand j'ai le cafard, je regarde, re-regarde et regarde encore cette scène magique de Deer Hunter - pour Christopher Walken et son déhanché hors du temps, pour John Cazale et sa sincérité, pour le sérieux et la casquette de Robert de Niro.

8. Paul-Thomas Anderson
Bon là, je commence à rentrer dans le domaine de l'escroquerie parce que je n'ai vu que Boogie Nights mais ce film m'a tellement impressionné (et ce type est encore très jeune) que j'ai tout de suite eu envie de le placer parmi les grands.

Moi qui aime les plan-séquences, j'ai été plus que gâté dans ce film brillant sans être clinquant - une sorte de relecture des Affranchis dans le milieu du porno.

Je sais, je sais, il faut que je voie Magnolia et There Will Be Blood.



9. Sofia Coppola
Un choix un peu moins défendable mais plus honnête dans la mesure où j'ai vu chacun de ses trois films : le gracieux Virgin Suicides, l'émouvant Lost in Translation et le moins bon Marie-Antoinette. Sofia Coppola est encore jeune, elle traine beaucoup de casseroles avec elle (sa filiation, son côté un peu trop dans l'air du temps) mais j'ai envie de croire qu'elle va continuer à nous surprendre et nous charmer.

10. (ex-aequo) Steven Soberbergh & David Fincher
Je ne connais pas complètement, parfois j'aime, parfois moins. Voilà voilà. (et si les Cahiers du Cinéma veulent m'embaucher, no soucy). Mention spéciale à Sex, Lies & Videotape ainsi qu'à Zodiac tout de même.

Non classés
- Quentin Tarantino : serait dans mon top 10 si il n'était pas autant surcôté et si content de lui. 2 premiers films et 2 chefs-d'œuvre. Après, je suis très sceptique et très refroidi par les louanges unanimes qu'il reçoit.
- Clint Eastwood : j'en ai vu trop peu pour juger. Au-delà de Mystic River qui m'a bouleversé, de Million Dollar Baby qui m'a ému tout court d'Un Monde Parfait qui m'a intéressé, j'en ai raté plein que je veux voir (Impitoyable, Dans la ligne de mire) et plein d'autres qui m'ont été tellement déconseillé que je reste hésitant.
- Les frères Coen : évidemment, il y a le méga-LOL Big Lebowski, que j'aime sincèrement. Mais bon, avant, après, les deux frères nous servent des films qui sont vraiment trop peu sincères pour que j'accroche. Je ne suis pas votre pote les gars, et je n'ai pas envie de l'être, alors arrêtez de me donner une tape dans le dos en me disant "Tu vois ce que je veux dire ?". Non, je ne vois pas. Leur cinéma est ultra-surcôté, et ne restera pas.

Même pas dans mon top 200.000

Darren Aronofsky : je n'ai vu ni Pi, ni The Foutain, ni The Wrestler mais Requiem for a Dream est un film tellement ignoble que je jette le bébé avec l'eau du bain en pleine conscience de ma mauvaise foi.

Ce type est un escroc, un menteur, un salaud. Pouah.

Twin Peaks - Fire Walk With Me

jeudi 20 août 2009

David Lynch, 1992

Ça fait une semaine que je suis obsédé par Twin Peaks : le film, les 20 épisodes de la série et la bande originale. Je ne me lasserai jamais de répéter à quel point cette œuvre protéiforme de David Lynch, Mark Frost (co-scénariste de la série) et Angelo Badalamenti (compositeur des BO) est fondamentale dans la pop culture des ces vingt dernières années. Si on ne regarde que la série, on se rend compte qu'elle fut la première série télévisuelle moderne, ouvrant une voie, alors inédite, dans laquelle s'engouffreront plus tard tous les Lost, Sopranos, Mad Men et Nip/Tuck. Bien avant tout ce monde-là, David Lynch créait l'événement.

Mais je voudrais particulièrement parler du film qui est un peu mal-aimé, y compris parmi les aficionado de la série. Pour rappel, le film, Twin Peaks - Fire Walk With Me, a été écrit et tourné après la série, ce qui est hautement inhabituel. Ce film réussit le tour de force d'être à la fois un prequel, en racontant les derniers jours de Laura Palmer, et un sequel, en répondant, de manière parfois sibylline, à un certain nombre de questions laissées ouvertes à l'issue des deux saisons de la série.

Je reconnais volontiers que Twin Peaks est un film imparfait. L'intrigue est hachée, l'histoire est parfois incompréhensible pour les non-initiés à la série et la bizarrerie l'emporte trop souvent sur la volonté de tenir le spectateur par la main (contrairement à Mulholland Drive, dans lequel on se sent impliqué jusqu'à l'ultime seconde). Mais Twin Peaks est aussi bourré de scènes absolument stupéfiantes, qui vont au-delà d'un simple plaisir visuel.

Kiefer Sutherland & David Lynch
Chris Isaak, la méga-classe internationale

Je suis par exemple complètement fasciné par les 20 premières minutes qui mettent en scène Chris Isaak (quel sens du casting !) en special agent du FBI, d'une classe folle, jamais égalée, Kiefer Sutherland dans un rôle Docteur-Watsonien à rebours total de la série 24h et David Lynch lui-même en boss du FBI, sourd comme un pot et au discours crypto-énigmatique. L'apparition de la fille aux cheveux rouges à l'aéroport, pour donner des indices, est incroyable, du jamais vu au cinéma pour moi.

La fille en rouge de l'aéroport : une des scènes les plus intrigantes (et des plus WTF) que je connaisse

Mais je voudrais me concentrer sur deux scènes qui me hantent depuis 10 jours. Enfin, il s'agit plutôt d'une seule scène car ces deux instants se suivent. Au milieu du film à peu près, nous suivons nos héroïnes dans deux lieux de nuit distincts : le Roadhouse et le Pink Room.

The Roadhouse
Rappel : Laura Palmer mène une double vie. D'un côté, elle est une fille modèle, college queen, maquée avec le capitaine de l'équipe de foot du lycée, de l'autre, elle fume, boit, se drogue, se prostitue - à l'insu même de sa meilleure amie Donna. Un soir, celle-ci décide de suivre Laura dans une de ses sorties dépravées. La première étape de leur virée est un bar appelé The Roadhouse. On y retrouve Jacques Renault, barman et maquereau, ainsi que deux jeunes gars sans relief qui seront leurs clients pour la nuit.

La scène de l'arrivée des deux filles au Roadhouse est extraordinaire. Laura prend place avec l'assurance désespérée qui la caractérise. Donna semble être un oiseau tombé du nid dans un endroit qui la dépasse. La tension est à son comble : Donna va-t-elle ramener Laura à la raison ou va-t-elle plonger avec elle ? Et, pendant ce temps, sur la scène de ce bar de bikers et de cowboys, joue un groupe en complet décalage avec la clientèle. La chanteuse (Julee Cruise), toute de blanc/bleu éclairée, susurre une chanson d'une beauté à vous tirer des larmes et d'un calme vraiment inquiétant qui annonce, par contraste, les drames à venir.








Angelo Badalamenti - Questions in a World of Blue (feat. Julee Cruise)
Vraiment, il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas être bouleversé par cette chanson.

Arrivée de Laura
Arrivée de Donna


The Pink Room
Après avoir ferré leurs deux bûcherons, Laura et Donna les emmènent au Pink Room, endroit terrifiant auprès duquel le Quartier Général (croisement Oberkampf-St Maur), un samedi à 6h du matin, ressemble à un salon de thé Pompadour pour vieilles bigotes rhumatisantes. Mais retournons en Amérique. Donna la novice & Laura l'habituée fument, boivent, prennent des drogues, s'embrassent, embrassent n'importe qui, se déshabillent. On sent que la catastrophe est imminente et il est difficile de ne pas vibrer pour ces deux adorables jeunes filles en espérant qu'elle ne tomberont pas plus bas.

Cet endroit cauchemardesque, saturé de lumière rouge et de stroboscope, est la négation même de toute vie. Nous y retrouverons Jacques Renault, qui, tout en pointant son index sur sa tempe à la manière d'un pistolet, déclare "Guess what? There's no tomorrow... Know why, baby? 'Cause it'll never get here."

Mais, au-delà des dialogues, des personnages et de l'intrigue, cette scène est pour moi absolument obsédante par sa musique. Sur la scène du Pink Room, nous voyons en effet cinq musiciens grimés en cowboys, masqués derrière des lunettes noires, apparemment impassibles, qui jouent la musique la plus sexuelle et lancinante qu'on puisse imaginer. Les filles se déhanchent lascivement sur ces interminables boucles blues-rock et, comme elles, je dois avouer que je suis complètement hypnotisé par cette musique de fin du monde, gavée de guitare reverb', répétitive à souhait et triste à pleurer.








Angelo Badalamenti - The Pink Room
Jamais pour moi une chanson n'avait évoqué avec autant de force la drogue, le désespoir et la dépravation.







Allez, la pêche !

Excellentes musiques d'excellents films

lundi 6 octobre 2008

Les bandes originales de films sont souvent uniquement décoratrices, reléguées à l'arrière-plan, comme de vulgaires seconds rôles. Mais parfois, comme par miracle, le réalisateur choisit une musique qui colle exactement à l'esprit du film, au point que les deux deviennent inséparables et qu'on ne sait plus si on aime le film à cause de la musique ou la musique à cause du film. La juxtaposition de ces deux supports devient alors une œuvre d'art supérieure à la somme de ses parties. C'est un peu comme Arsène Wenger qui a fait d'Arsenal une équipe bien plus talentueuse que l'addition des talents de ses joueurs.

Voici donc 5 exemples qui illustrent mon propos. J'essaierai d'être bref sur les films, bien qu'il y ait tant et tant à dire sur chacun d'eux.

1. Les 400 coups, François Truffaut, 1959
Comme chacun sait, ce film fit l"effet d'une bombe lors de sa sortie et lança la Nouvelle Vague, avec A bout de souffle de Jean-Luc Godard. Lorsqu'on le voit 40 ans plus tard, hors contexte, on découvre un vrai bijou de film, plein de rage contenue et de sensibilité à fleur de peau. On sent que Truffaut met toutes ses tripes dans ce film largement autobiographique, sans pour autant assommer son spectateur de propos pesants : les 400 coups reste un film léger, jamais lourdement démonstratif mais toujours émouvant. Le film se clôt par cette image saisissante d'Antoine Doinel / Jean-Pierre Léaud, qui regarde le spectateur droit dans les yeux avec un regard dans lequel on lit à la fois la colère, le désarroi, l'espoir ou encore l'angoisse - tout le drame de l'adolescence est contenu dans ce regard. Cette scène est pour moi le plus beau "dernier plan" de tous les films que j'ai vus.

La musique de Jean Constantin colle parfaitement à l'esprit du film. On trouve dans ces 2'30 un doux mélange de gaieté et de tristesse. J'aime particulièrement la reprise du thème principal à la guitare, au bout de 1 minute 50 : minimal mais si poignant.







Jean Constantin - Les 400 coups




2. Tirez sur le pianiste, François Truffaut, 1961
Avec ce 2ème film, Truffaut prit tout le monde à contre-pied. Alors que l'on attendait de lui un 400 coups bis, personnel et émouvant, il nous livre ici un film policier d'une facture assez classique. Ce n'est pas pour moi le meilleur film de Truffaut mais je trouve qu'il arrive à nous intéresser à son histoire et ses protagonistes sans tomber dans l'insupportable travers des polars gouailleurs de l'époque, du genre Touchez pas au Grisbi ou Les tontons flingueurs, qui sont pour moi de pénibles films sur-écrits et débordants de fausse connivence. Dans Tirez sur le pianiste, Charles Aznavour et Marie Dubois sont éblouissants, lui par sa sobriété, elle par sa vitalité.

Ce film a par ailleurs lancé la carrière de Boby Lapointe, pour lequel Truffaut avait eu un coup de foudre en le voyant dans un cabaret à Paris. La courte scène dans laquelle Boby Lapointe interprète sa chanson Framboise est prodigieuse. Je crois l'avoir regardée plus de 20 fois. Je suis fasciné par le côté imperturbablement sérieux que garde Boby Lapointe en débitant ses paroles aussi loufoques. Je vous conseille vivement d'aller la voir ici.

La version studio de Framboise, ci-dessous, ne fait hélas pas complètement honneur à cette scène : le tempo est nettement ralenti. Les paroles restent néanmoins franchement drôles, avec ses jeux de mots à tiroir qui obligent l'auditeur à une attention amusée permanente.







Boby Lapointe - Framboise


3. Le Mépris, Jean-Luc Godard, 1963
On reste dans la Nouvelle Vague avec cet extraordinaire film du très agaçant Jean-Luc Godard. Avec A bout de souffle et Pierrot le fou, Le mépris fait partie de la sainte trinité de Godard. Tous les autres films que j'ai vus de lui (y compris les anciens, comme Une femme est une femme) m'ont toujours profondément rebuté par leur prétention élitiste et leur refus hallucinant de tenir le spectateur par la main en lui racontant une histoire.

Je n'ai pas vu Le mépris depuis 10 ans mais je garde un souvenir fort de l'atmosphère particulière qui s'en dégage : la lente déliquescence d'un couple dans une ambiance "été en pente douce", à la fois légère et grave, qui me rappelle étrangement les livres de Modiano. Brigitte bardot est stupéfiante de beauté. Michel Piccoli a lui une présence inouïe, restant tellement digne dans la douleur et l'abandon, avec son chapeau gris en permanence sur le crâne.

Le Thème de Camille, composé par Georges Delerue, est d'une mélancolie à vous tirer des larmes. Cette musique est pour moi complètement associée à la déchirante rupture Bardot/Piccoli dans le cadre étonnant de cette villa de Capri, avec son toit-escalier irréel, entre ciel et mer.







Georges Delerue - Thème de Camille


4. Mulholland Drive, David Lynch, 2001
On avance de 40 ans avec le film ultime, le film somme, le film total de David Lynch. Tout le cinéma est dans ce film. Ce qui me fascine toujours dans Mulholland Drive, c'est de voir à quel point chaque scène est indispensable : les scènes ne se détruisent pas les unes les autres, elle se réfèrent au contraire les unes aux autres et s'enrichissent mutuellement pour donner un résultat qui réussit le tour de force d'être à la fois hétérogène et cohérent.

D'un point de vue plastique, Mulholland Drive est éblouissant, chaque plan est inoubliable. Et je pourrais également parler longuement de l'interprétation extraordinaire des deux actrices principales. Bref, Mulholland Drive est une expérience sensorielle unique, un pur objet de fascination aux mille degrés de lecture, et je ne vous cacherai pas que c'est pour moi le meilleur film qu'il m'ait été donné de voir.

La musique est à la hauteur de ce chef d'œuvre qu'elle contribue à créer. Le thème principal ci-dessous traduit bien l'aspect inquiétant et élégant du film. Ce morceau m'évoque toujours les premiers plans du film : la limousine noire qui glisse dans la nuit sur les pentes d'Hollywood, les gros plans sur le visage de Laura Harring, l'imminence du drame. Pour la petite histoire, le compositeur Angelo Badalamenti joue un rôle dans le film, celui du chef mafieux plutôt flippant qui crache son café dans une serviette avant d'asséner le terrible 'It's no longer your film !'







Angelo Badalamenti - Mulholland Drive Theme
Et puis je ne résiste pas au plaisir de poster également la chanson de l'audition, follement 50s, à la nostalgie trouble.







Linda Scott - I've Told Every Little Star

5. Naissance des pieuvres, Céline Sciamma, 2007
Un premier film et une vraie réussite. Naissance des pieuvres raconte de manière fort originale une histoire des plus banales : l'éveil à la sensualité de jeunes adolescentes. Dans son film, Céline Sciamma prend le soin de placer son histoire dans le temps présent tout en omettant tout signe extérieur de modernité : pas d'indication de lieu, pas de téléphones portables, pas de noms de famille, pas d'adultes etc. L'action se déroule dans la ville désincarnée de Cergy-Pointoise, entre une piscine impersonnelle et des pavillons anonymes. Le film gagne ainsi en abstraction mais aussi en universalité. Les jeunes actrices sont également épatantes.
Étonnamment, la bande originale a été composée par Para One qui s'avère être l'un des producteurs de l'assourdissant groupe de rap TTC. Pour ce film, Para One a rangé ses sons acides pour nous offrir une musique d'ambiance toute en finesse et en douceur - à l'image du film. C'est en tout point remarquable. Finale est une chanson particulièrement belle, avec ses violons qui arrivent de manière si élégante vers 2'20.







Para One - Finale

Mélancolie quand tu nous tiens !